Le but ultime du Capital, selon son auteur, est de « dévoiler la loi d’évolution économique de la société moderne » (Préface à la première édition allemande). Si cette loi doit être « dévoilée », c’est parce que la société capitaliste, à la différence de toutes celles qui l’ont précédée, recouvre son propre fonctionnement d’un voile déformant et occultant. Tout y apparait comme un mystère : l’origine de la richesse, les mécanismes de son partage, le mouvement des prix, le surgissement des crises, la destruction d’ implantations industrielles ou de denrées comestibles, la hausse et la baisse de la valeur nominale des actions, le chômage et les profits…. Mais pour percer ces mystères modernes, il faut aller au-delà des apparences, grâce à la réflexion théorique : « toute science serait superflue, dit Marx, si l’apparence et l’essence des choses se confondaient » (Le Capital, livre III, ES, 1976, p. 739). Et c’est pourquoi, dans Le Capital, Marx est parti de la marchandise, ce hiéroglyphe moderne. Il avait acquis cette conviction : les apparences de la marchandise sont aussi trompeuses que celles du mouvement apparent du soleil. Il faut les percer à jour si on veut comprendre les mécanismes de l’inégalité sociale, de l’exploitation et de l’appropriation privée de la richesse.
Cette conviction est encore la nôtre. La société dans laquelle nous vivons porte un nom : c’est une société capitaliste. Mais il devient toujours plus difficile de la nommer, tant le discours dominant essaie de nous faire prendre ses vessies pour des lanternes :
le licenciement pour le « plan social »,
l’exploitation pour la « gestion des ressources humaines »,
le profit pour la « rémunération de la prise de risque »,
le capital et la travail pour de simples « facteurs de production »,
etc…
L’idéologie capitaliste produit en permanence des mots ou des expressions qui finissent par rendre certaines réalités à proprement parler impensables ; elle organise la méconnaissance systématique du fonctionnement réel de la société qu’elle sert à légitimer et à promouvoir. Elle montre ainsi son caractère mystificateur.
Dans la préface à l’édition anglaise du Capital, Engels insiste sur la nécessité d’un langage nouveau, sur « l’emploi de certains termes dans un sens différent de celui qu’ils ont non seulement dans la vie quotidienne, mais dans l’économie politique courante » : « il est bien évident qu’une théorie qui ne considère la production capitaliste moderne que comme une étape provisoire dans l’histoire économique de l’humanité doit user de termes différents de ceux qu’emploient les écrivains qui considèrent cette forme de production comme éternelle et définitive » (Préface à l’édition anglaise). Qu’est-ce que nous apprend ce nouveau langage ? Ceci, par exemple : la « rémunération de la prise de risque », qui semble justifier les richesses colossales des patrons, n’est pas autre chose, en réalité, qu’un vulgaire « profit », alimenté par la valeur créée par le travail des salariés au sein de la production. C’est ce langage nouveau et démystifiant que nous fournit encore aujourd’hui le Capital. Il nous donne les armes intellectuelles nécessaires pour lutter contre l’idéologie dominante et pour comprendre les mécanismes fondamentaux de l’exploitation capitaliste.
Le cycle d’auto-formation que propose le Collectif Utopies n’a pas de visée académique ou universitaire : ce qui est recherché est un processus d’appropriation militante. Le cycle se déroulera en deux temps :
1/ une approche générale des catégories marxistes fondamentales (2 séances) : forces productives, rapports et modes de production ; valeur d’usage, valeur d’échange, forme-valeur ; travail mort, travail vivant ; travail concret, travail abstrait ; marchandise ; capital constant, capital variable ; plus-value (survaleur) absolue et relative, profit, taux d’exploitation, taux de profit, etc..
2/ une lecture de passages fondamentaux tirés des trois livres du "Capital" (8 séances + deux journées d’étude) avec, à chaque fois, la volonté de faire fonctionner notre lecture comme un instrument pour comprendre des phénomènes marquants du capitalisme contemporain. Pour chaque livre, un certain nombre de textes seront sélectionnés et serviront de base à la réflexion. Ce qui suit peut donner une idée des questions qui seront posées à la lecture des textes.
A PARTIR DU LIVRE I :
Qu’est-ce qu’une marchandise ? D’où vient sa valeur ? Pourquoi un diamant, qui ne sert pas à grand-chose, est-il bien plus cher qu’une paire de chaussures ou qu’une paire de lunettes ? Et pourquoi un ordinateur coûte aujourd’hui deux fois moins cher qu’il y un an ?
Qu’est-ce que le Capital ? Le portable, la voiture, l’appartement que je possède, est-ce un capital ? Peut-être, mais cela fait-il de moi un capitaliste ? Et si la « chance » me rendait subitement propriétaire d’un milliard d’euros ou pourquoi pas d’un château ? Quelle différence y a-t-il entre le PC que j’utilise à la maison pour fureter sur Internet et celui avec lequel je travaille au bureau ? Entre l’appartement dans lequel je vis et celui que je loue ? Un parc de machines, est-ce du capital ? Et mon intelligence, mes connaissances, mes qualifications ? A la limite, suis-je moi-même un capital à faire fructifier, un potentiel de valorisation en chair et en os ? Deux propriétaires face à face donc, l’un de son capital et l’autre de sa personne ? Mais au juste : qu’est-ce qui fait courir le Capital ?
Notre société est-elle organisée, comme on le dit souvent, même « à gauche », autour d’une « économie de marché » ? Pour comprendre ce qui se passe économiquement et socialement, faut-il s’en tenir à l’analyse de ce qui circule (les marchandises, les biens, les actions, etc.) ou bien faut-il faire une plongée dans l’univers obscur de ce qui est produit – et aller jusqu’à se demander : par qui, pour qui et pourquoi ?
Avec le télétravail, finie l’exploitation d’antan ? Ne suis-je pas enfin maître de mon temps, autonome et responsable dans mon travail, rendu à la douceur et à la chaleur domestiques ? Si je me gère moi-même et si je négocie mes compétences on line, peut-on encore dire que je suis exploité ? Travailler plus pour gagner plus, quoi… ?
Le chômage : conséquence des « rigidités » du marché du travail ou chien de garde du Capital ?
A PARTIR DU LIVRE II :
Le capitalisme est-il en guerre contre le temps ? Pourquoi mon concessionnaire me vend-il une voiture qu’on n’a pas encore fabriquée ? Et dans l’entreprise, à quoi sert cette armada d’employés qui tapotent sur un ordinateur ? La gestion a-t-elle remplacée la production ? Qui est productif et qui ne l’est pas ?
Quel est le lien entre l’informatisation et la productivité du capital ? (tiens, au fait, la capital est-il « productif » ?). Le rêve du capital : « circuler sans temps de circulation » ? Le rêve de Serge Tchuruk : « créer une entreprise sans usine » ?
Et les vaches ? Sont-elles devenues folles ? Donnez-moi un capital et je vous transformerai un ruminant en carnivore ! Pour le capital avancé, pas le temps de flâner ni de mâcher…
Il paraît que c’est la fin du travail. Ok, mais alors pourquoi faut-il que certains travaillent la nuit ?
A PARTIR DU LIVRE III :
Le problème c’est le « productivisme » : nous vivons dans une société où l’on veut produire pour produire, indépendamment de tout souci humain et écologique. D’accord, mais alors pourquoi les capitalistes en viennent-ils parfois à ralentir la production, voire même à détruire des équipements ou des biens ? Pourquoi préfèrent-ils ne pas produire plutôt que de produire avec un « retour sur investissement » jugé insuffisant ? Le taux de profit : un indicateur déterminant pour comprendre les évolutions du capitalisme contemporain ?
Et qu’est-ce qu’une crise ? Pourquoi la société ne parvient-elle plus à fonctionner « normalement » ? Parce qu’on n’arrive pas, collectivement, à produire les biens nécessaires pour satisfaire les besoins de la population ? Ou parce que quelques-uns n’arrivent plus à les vendre ?
Qu’est-ce que la finance ? Et comment un capital peut-il se valoriser en demeurant extérieur au processus de création de valeur dans la production ? Miracle de la multiplication des petits pains boursiers ? Génération spontanée du Capital ? Avec une croissance annuelle de 2 %, des dividendes avoisinant les 15 % ? Vivons-nous une nouvelle époque de la production immatérielle et de la richesse virtuelle ?